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Un spectre hante l'Europe : celui de la techno.
Nous assistons depuis quelque temps à un tir de barrage général afin de nous faire accréditer l'idée que les "musiciens" techno seraient les nouveaux messies musicaux. Sous couvert de vouloir en finir une bonne fois pour toutes avec les restes de la Berlin school (Klaus Schulze en tête), nos chers zélateurs iraient puiser leurs munitions aux rayons "ambient techno" et autres "techno trance".
Entendons-nous bien, je ne viens pas ici pour défendre la Berlin school actuelle, elle creuse très bien sa tombe toute seule. Je viens juste m'insurger contre une idéologie (puisqu'il faut appeler un chat un chat) qui consiste à définir comme novateur le style dominant dans un art précis, ici la musique. En effet, la sphère musicale semble depuis quelques années (depuis que le Capital a repris en main le sulfureux rock) sous la coupe d'un parti unique qui régente les affaires et distribue les bons points. Il y a juste vingt ans, c'était le punk qui dominait ; aujourd'hui la ligne a été rectifiée au bénéfice de la Tekkkno-ten-dance. À pensée et parti uniques, musique unique. Éternels suiveurs, les journalistes en véritables valets qu'ils sont devenus, servent de faire-valoir aux politiques de marketing des différentes multinationales qui dominent le marché. Que des médias établis et conscients de l'être agissent de la sorte est normal, mais que des revues qui se disent "différentes" désirent leur emboîter le pas devient plus gênant.
Être différent signifie, avant tout, s'intéresser à autre chose qu'aux mouvements éphémères et autres modes passagères (et à les identifier comme telles) pour regarder et suivre les réels créateurs qui rament dans l'ignorance la plus crasse, quitte à en réduire le nombre chroniqué. Il est vrai que la facilité du prêt-à-consommer est tellement plus séduisante et sécurisante. Une revue "différente" doit nécessairement rompre avec les diktats de la religion du quotidien que la marchandise et l'ivresse de la vitesse imposent aux individus ; jadis on appelait ça la contre-culture. Encore faut-il être suffisamment conscient des rapports de domination pour pouvoir les identifier, mais ceci est une autre histoire.
Aujourd'hui il semblerait que l'âge obligatoire pour la conscription musicale soit de moins de vingt-cinq ans. Au-delà, point de salut. Fini le temps où un musicien passait par une étape de maturation nécessaire pour produire de la musique. Actuellement n'importe qui, avec très peu de matériel et de moyens, peut sortir un CD. D'où la sursaturation du "marché" du disque. Cette simple observation forcerait quiconque à une plus grande vigilance. Or nous assistons à l'extrême inverse. Tout porterait à croire que la seule musique novatrice résiderait dans ces faiseurs de nappes monocordes ou ces géniteurs de rythmes binaires uniformes que nous entendons à longueur de journées sur la bande FM (émissions spécialisées ou "branchées" comprises).
Qui plus est, la techno a insidieusement introduit un nouveau concept : la musique n'est plus la seule marchandise ; maintenant c'est au tour du groupe lui-même. Ainsi nous voyons pulluler les noms de groupes qui se font et défont suivant le cadre de la compilation concernée ou du style prédéfini
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(ambient, goa, hardcore, que sais-je encore). Les auditeurs n'achètent plus la musique d'un compositeur, la vision d'un ou plusieurs individus, mais de la techno ; qu'importe qui la produit au kilomètre ! Cette culture kleenex a, au moins, un avantage économique ; elle permet de maximiser la consommation en renouvelant sans cesse la production. Seulement elle a un effet négatif énorme, car comme le rappelait récemment Paul Virilio, "le contenu de la mémoire est fonction de la vitesse de l'oubli". Or le renouvellement incessant, une musique chassant l'autre, appauvrit notre mémoire musicale, nous rendant plus perméables aux manipulations et autres simulacres. À l'âge du "live", des "flux tendus" et de la culture du direct, l'individu tend à devenir un pion manoeuvrable et malléable. Le virus de la réification générale, point nodal du capitalisme, semble avoir massivement contaminé les producteurs de sons ; or, comme tout virus, il existe des moyens de s'en protéger.
Il est grand temps aux véritables musiciens d'opposer d'autres systèmes de références à la toute-puissance des forces du capital. Je tiens à préciser que mon propos n'est pas ici de définir une bonne fois pour toutes ce qu'est un véritable musicien, mais le fait d'en parler et d'y réfléchir ensemble permet, à coup sûr, de résister à la réification. Là est le véritable débat. Restons confiants. Certains individus ont déjà commencé, depuis assez longtemps, ce débat et des lueurs différentes pointent ici et là.
Vouloir aller chercher dans la techno une quelconque flamme me semble être une erreur et une perte de sens musical dangereuse. Tout n'est pas définitif et les portes de sortie sont nombreuses. D'autre part, les seuls groupes unanimement reconnus musicalement ont été tellement loin dans leur déconstruction de l'idiome techno qu'ils en sont complètement sorti. Leurs démarches ont rejoint d'autres musiques souvent expérimentales aux confins des rivages industriels (Aphex twin ou Autechre) ou flirtant avec l'électroacoustique à peine déguisé (Future Sound of London ou The Orb). Mais à chaque fois les notions de compositeur et de personnalité musicale ont été sauvegardées, rompant ainsi avec les pratiques mercantilistes technoïdes (plombant de ce fait les ventes, cf. The Orb).
Au plaisir de paraître réactionnaire, l'idée de compositeur n'est pas à jeter avec la Berlin school. Au contraire, il faut chercher ceux qui, aujourd'hui, se battent avec le réel, tirant leur substrat musical de leurs notes et sons propres (qui peuvent être sales d'ailleurs). Abandonner ce dernier rempart revient à se transformer en fossoyeur de la musique. Chose qui, je pense, n'est pas cautionnée par Crystal Lake et qui mériterait, à l'avenir, prudence et débats.
Pascal Lamon
P. S. : Je ne saurais qu'encourager Gilles Peyret, entre autres, dans son choix bien courageux mais isolé pour faire découvrir aux adhérents de Crystal Lake des groupes ou musiciens souvent très difficiles d'accès mais animés par des volontés foncièrement personnelles. À découvrir Sielwolf, X-Legged Sally, Iancu Dumitrescu, sans oublier les Japonais furieux comme Merzbow, Ruins, Zeni Geva ou Fushitsusha (ce dernier étant un des groupes de l'excellent et surprenant performer Keiji Haino).
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